Cette lettre fut écrite par monsieur Fernand Arsenault
Mgr André Richard, C.S.C.
Archevêque de Moncton
Moncton, N.-B.
Mon cher André
Je veux aujourd’hui te partager ma souffrance face à la situation inacceptable que nous imposons à des frères chrétiens qui ont bien voulu servir l’Église comme prêtres et pasteurs. Depuis
quelque temps, je suis très préoccupé par la lourdeur et la complexité de leur tâche. Nous les empêchons ainsi d’être avec nous et parmi nous les prophètes de cette joie que Dieu veut faire
éclater dans notre monde déchiré par la haine, les injustices et les guerres.
De nombreux témoignages viennent confirmer ce que nous savons et ce que vous savez, vous les évêques : les quelques prêtres qui nous restent sont fatigués, plusieurs malades, parfois
déprimés et très âgés. Ce matin, dans ma méditation, je revoyais certains visages de ces généreux pasteurs dont plusieurs se disent rendus au bout de la corde. Et dans mon cœur j’entendais une
voix qui me disait : " Mais pourquoi tolérez-vous, vous mes disciples, une telle situation? Pourquoi les chrétiens gardent-ils un tel silence devant les conditions de vie inhumaines que
vous exigez de vos prêtres? N’êtes-vous pas, vous aussi, habités par mon Esprit Saint? Ne pourriez-vous pas sortir de votre peur et dénoncer ces conditions de travail injustes que vous
imposez à vos frères-pasteurs? Croyez-vous impossible que je puisse vouloir, par vous, réveiller mes frères évêques et le pape Benoit XV1, les rendre plus conscients de la gravité de cette
situation? "
André, de très nombreux chrétiens, de nombreux prêtres et évêques sont convaincus de l’urgence de modifier les conditions d’accessibilité au sacerdoce. Tu le sais très bien. Plusieurs recherches
théologiques et pastorales vous ont été présentées sur ce sujet. Dans tout l’enseignement du Christ, il n’y a rien qui vous empêche de revenir aux normes exigées aux premiers siècles de l’Église
quand il s’agit de choisir le pasteur d’une communauté chrétienne (1Tm, 3,1-13). Mais Rome ne veut pas bouger!
Alors, qu’est-ce qui vous empêche, vous les évêques de l’Atlantique, vous les évêques du Canada, de dire franchement au premier pasteur de l’Église, en toute fraternité, qu’il fait erreur en
maintenant de nos jours l’accès au sacerdoce aux seuls candidats mâles et célibataires? Dites-le-lui avec amour, mais aussi avec fermeté. Présentement, les évêques entourent la personne du pape
d’un certain culte qui inquiète beaucoup de chrétiens. Vous nous invitez à tutoyer Dieu, mais vous êtes à plat ventre devant son serviteur. Vous devez y réfléchir. C’est l’Esprit du Christ qui a
poussé Paul à réprimander Pierre pour sa conduite face aux gentils. Pourquoi vous, nos évêques, vous aussi successeurs des apôtres, n’osez-vous pas dénoncer ouvertement les souffrances que
l’Église de Rome impose à ses prêtres et à leurs communautés chrétiennes. Pourquoi n’exigez-vous pas que Rome prenne dès maintenant les mesures nécessaires pour corriger une situation qui
paralyse l’annonce de la Bonne Nouvelle dans un monde qui en a tant besoin?
André, la solution de confier à nos prêtres la charge pastorale de plusieurs paroisses s’avère inacceptable. Le prêtre doit être un pasteur qui connaît par leur nom les membres de sa communauté
et que ses paroissiens connaissent comme un frère et un ami. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Une communauté chrétienne ce n’est pas la même chose qu’une succursale d’une banque ou d’une caisse
populaire! Un prêtre me confiait, l’été dernier, qu’il avait célébré huit funérailles dans sa dernière semaine et qu’il ne connaissait la famille que d’un seul de ces défunts! Une situation très
difficile pour le pasteur et encore davantage pour les familles éprouvées. Il nous faut revenir à de petites églises à dimension humaine si nous voulons montrer au monde ce qu’est une communauté
chrétienne vivante! Pour cela nous devons nous donner les moyens d’aller plus facilement chercher les pasteurs et les animateurs dont nous avons besoin.
Grâce au leadership de tes prédécesseurs, je pense entre autres à notre cher Donat Chiasson, et au travail que vous avez réalisé vous-mêmes avec vos collaborateurs et collaboratrices, nous avons
aujourd’hui dans nos paroisses plusieurs personnes qui ont fait la rencontre du Christ et qui se sont donné une solide formation pastorale et évangélique. Ces personnes sont reconnues dans leur
milieu comme des sages, de grands croyants et des chrétiens totalement donnés au service de leurs frères et sœurs. Plusieurs membres de nos églises locales, des hommes et des femmes, surtout
celles qui sont à la retraite, accepteraient ainsi, j’en suis convaincu, de servir leur communauté comme pasteur et porteur du salut que nous a confié le Christ.
On pourrait même leur proposer ce service pour une période limitée : par exemple pour cinq ans ou dix ans…
Oui, mais… plusieurs de ces excellents candidats ou candidates sont mariés! Ne crois-tu pas, André, qu’il est urgent que notre Église mette fin à cette exigence du célibat pour accéder au
sacerdoce? Pourquoi des personnes qui ont reçu le sacrement du mariage ne pourraient-elles pas recevoir le sacrement de l’ordre? Pourquoi? Comme toi je reconnais la très grande valeur du célibat.
C’est un don précieux que Dieu confie avec amour à certaines personnes. Elles ont mission d’annoncer ce mariage mystique qui sera bientôt le lot de tous les membres de l’humanité. Les personnes
qui reçoivent et acceptent librement ce don se regroupent habituellement dans des communautés religieuses. Mais l’Église ne peut pas exiger que tous ses prêtres et pasteurs reçoivent ce don! Pas
plus qu’elle n’exige de ses candidats au sacerdoce qu’ils possèdent le don de guérison ou le don des langues! En le faisant, les dirigeants de l’Église banalisent et dévalorisent le message du
célibat et de la vie religieuse, message dont nous avons un urgent besoin aujourd’hui.
Cher André, le mariage chrétien ne peut pas et ne devrait pas être un obstacle au sacerdoce. Bien au contraire! Pierre était marié et plusieurs générations de prêtres et d’évêques ont été
mariées. Même aujourd’hui, l’Église catholique reconnaît le mariage de plusieurs de ses prêtres et tolère le mariage clandestin de plusieurs pasteurs. Le mariage n’est-il pas le sacrement qui
nous rappelle le grand projet de Dieu : se lier intimement avec chacun, chacune de ses enfants dans une relation d’amour, dans un mariage qui nous rendra semblables à lui et nous conduira
aux grandes noces éternelles. Toute la Bible en témoigne : rappelons-nous les textes très forts du prophète Isaie, du prophète Osée, du Cantique des Cantiques et les nombreuses paraboles et
paroles du Christ contenues dans les Évangiles.
Avec de nombreux chrétiens et chrétiennes, je suis convaincu que l’accueil de personnes mariées dans les rangs du sacerdoce viendrait valoriser le sacrement du mariage et enrichir le ministère de
bien des prêtres. Personnellement, j’ai eu le bonheur d’exercer les fonctions sacerdotales à l’intérieur d’une communauté religieuse pendant dix-huit ans. Depuis maintenant trente-trois ans, je
continue à vivre ma mission de disciple du Christ et de serviteur de l’Évangile dans le cadre d’un mariage chrétien. Le mariage a été pour moi une grande école de croissance humaine et
spirituelle. Plusieurs prêtres mariés pourraient donner le même témoignage. Le mariage n’est pas plus un obstacle au ministère sacerdotal qu’il ne l’est à la mission de tout disciple du Christ.
Et maintenant, posons-nous la question : pourquoi ne pourrait-on pas permettre l’ordination sacerdotale de femmes, mariées ou célibataires, qui se sentent appelées à ce service? La femme
reprend progressivement la place qui lui revient partout dans la société sauf dans l’Église catholique et dans certaines cultures et religions qui refusent toujours de reconnaître l’égalité de
l’homme et de la femme. En ouvrant tout grand les fenêtres de l’Église catholique à l’esprit d’un Jean XXIII et de la très grande majorité des évêques qui ont participé au Concile Vatican II,
nous serions capables de donner à la femme toute la place qui lui revient dans la construction du royaume de Dieu.
André, nous avons fait assez de chemin sur le plan œcuménique pour reconnaître, avec humilité, que l’Église Ortodoxe et l’Église anglicane ont été fidèles à l’esprit du Christ en accueillant des
femmes dans le ministère sacerdotal. Nous devons nous rappeler les paroles sans équivoque de saint Paul dans sa lettre aux Galates. Depuis la résurrection du Christ, " il n’y a plus ni Juif,
ni Grec… il n’y a plus l’homme et la femme; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ ". Si l’homme et la femme sont un en Jésus-Christ, comment pouvons-nous justifier que le sacerdoce soit
réservé aux seuls hommes et aux seuls hommes célibataires?
Mon cher frère et évêque, je t’invite à prendre la parole sur cette question de la relève sacerdotale. De très nombreux membres de notre église attendent de toi ce courageux témoignage. Il faut
que tu éveilles tes frères évêques à l’urgence de la situation. Nous serons avec toi. Tu peux dès maintenant inviter les prêtres et les membres de nos communautés chrétiennes à rompre le lourd
silence qui emprisonne tous les membres de nos paroisses. Avec toi, nous pourrions réfléchir, dans un climat de respect et de charité, sur les moyens à prendre pour assurer la relève chez nos
prêtres et pasteurs. Dés maintenant, nous pourrions ensemble préparer nos communautés chrétiennes à accepter que des laïques, hommes et femmes, puissent présider des célébrations du mariage
chrétien, de funérailles et agir comme ministre du baptême. En agissant ainsi, nous apporterons une aide précieuse à nos prêtres et nous libérerons cet évangile de joie, de liberté, de solidarité
et de dignité que le Christ souhaite annoncer à toute l’humanité.
Je serais très heureux, André, si tu voulais transmettre une copie de cette lettre aux personnes qui oeuvrent dans la pastorale diocésaine, aux autres évêques de l’Atlantique et du Canada, sans
oublier l’évêque de Rome! Pour ma part, je me propose de la soumettre à quelques membres de nos communautés chrétiennes pour obtenir leurs commentaires. J’aimerais aussi te rencontrer pour en
discuter davantage. Il serait aussi possible de me rendre chez toi avec quelques personnes qui portent dans leur cœur ce gros dossier du renouveau de l’Église. Si tu le souhaites, tu me fais
signe. Je suis conscient de la lourdeur de ta charge de pasteur dans ces temps de grands bouleversements. Tu peux compter sur la compréhension et sur le dévouement sincère de nombreux frères et
sœurs qui aiment leur église et qui veulent proclamer avec toi son message d’espoir et de joie. Pour ma part, je te garde dans mon amitié et dans ma prière. Santé et paix pour toi, mes amis de
Sainte-Croix et toute la grande famille de notre archidiocèse.
Bien sincèrement dans l’Esprit du Christ
Par: Fernand Arsenault
Jean-Guy Dallaire, vicaire général et président du Conseil presbytéral
-Donald Langis, coordonnateur de la pastorale
-Louise Melanson, École de la foi
-Robert Harris, évêque de St-Jean
-Valérie Vienneau, évêque de Bathurst
-François Thibodeau, évêque d’Edmundston
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