Pourquoi ne pas réhabiliter Martin Luther?
Ce matin je publie ce texte tiré du quodidien L'Acadie Nouvelle.
par Hector J. Cormier
Benoît XVI déclarait récemment que les églises orthodoxes étaient déficientes parce que ne reconnaissant pas la primauté du pape. Que les églises issues de la Réforme - schisme qui donna naissance au protestantisme au XVIe siècle – ne sont pas à proprement parler des églises. Face à l’immédiate réaction de l’Alliance mondiale des Églises réformées dénonçant ces propos comme constituant un recul dans le dialogue œcuménique, le cardinal Walter Kaspar affirmait que l’indignation des protestants était exagérée. Qu’importe. Nous sommes loin de l’ouverture que Jean XXIII a tenté d’établir dans sa quête pour l’unité des chrétiens.
Pourquoi l’Église ne réexaminerait-elle pas les causes profondes de certains schismes et ne reconnaîtrait-elle pas sa part de responsabilité comme elle l’a fait relativement à son effroyable comportement historique envers les Juifs? Pourquoi ne songerait-elle pas à réhabiliter Martin Luther?
Moine augustin, fidèle à l’Église, il entra en religion contre la volonté d’un père qui aurait souhaité qu’il devînt avocat. Professeur d’université, il n’a jamais souhaité la réforme que l’Église catholique a connue en Allemagne et en Europe après le scandale provoqué par la vente des indulgences. Son seul tort fut de le dénoncer. Cela était-il impardonnable?
Luther vécut sous le règne de trois papes dont Alexandre VI qui a mené une vie de débauche avec deux maîtresses qui lui donnèrent au moins deux enfants illégitimes dont César et Lucrèce Borgia. Son successeur Jules II mit à exécution le grand projet de reconstruction de la basilique Saint-Pierre et introduisit le concept de la vente des indulgences, idée que Léon X adopta sans scrupules.
Le tout bascula quand le prince Albert de Mayence (Allemagne) déjà à la tête de deux évêchés alors qu’il n’était même pas d’âge canonique (selon les loi de l’Église), en demanda un troisième. Léon X, qui avait besoin de fonds, entendait le lui faire payer cher. Il l’autorisa à vendre des indulgences sur son territoire pendant huit ans dont une partie des recettes iraient à payer le troisième évêché et l’autre, la reconstruction de la basilique Saint-Pierre. Le prince fit appel au dominicain allemand Tetzel qui parcourrait le pays à la quête d’acheteurs auxquels Rome garantirait le salut de l’âme d’un proche gisant en purgatoire moyennant une somme d’argent.
Martin Luther indigné par ce trafic exécrable trouvait que c’en était trop. Il afficha aux portes de son église les quatre-vingt-quinze raisons (thèses) démontrant que la pratique était non seulement inacceptable, mais scandaleuse. Il proposa, comme c’était la coutume, un débat public.
Le tout prit des proportions insoupçonnées. Si une partie de la population allemande lui en voulait d’avoir été le catalyseur d’un mouvement qui se répandit à travers l’Europe comme une traînée de poudre, une grande partie en profita pour manifester un mécontentement latent vis-à-vis d’une Église qui se cantonnait du côté des riches et des puissants. Il en résulta ce qu’on a appelé la Réforme.
Luther fut condamné conjointement par un roi qui en fit un hors-la-loi et une Église toute-puissante qui savait excommunier avec largesse. Le tourment : brûler vif sur le bûcher. Il se sauva, se déguisa et demeura caché pendant un an au château de Wartburg où un ami assurait sa sécurité. Le 15 juin 1520, Léon X lui accorde soixante jours de réflexion pour qu’il se rétracte faute de quoi il subirait l’excommunication. Luther refusa et brûla publiquement la bulle (lettre) pontificale. C’est après qu’il s’attela à réaliser la Réforme.
La Réforme n’est donc pas née du désir réfléchi d’un moine augustin voulant créer une nouvelle confession religieuse. Elle était plutôt la conséquence d’une Église aux mœurs relâchées et dont la moralité laissait à désirer. Il faut se demander si les faits et gestes de Luther méritaient qu’on l’eût excommunié. Voilà la question.
L’Église gagne-t-elle en importance en diminuant les autres confessions? Entend-elle ainsi créer l’unité des églises telle que préconisée par Vatican II? La pauvreté, les guerres, l’environnement, le réchauffement de la planète, le partage des biens, la faim, le sida, ne sont-ce pas là les problèmes d’envergure de l’heure, ceux-là mêmes auxquels se serait très probablement attardé le Christ? Si à la base c’est l’amour qui doit présider aux rapports humains, n’est-ce pas la solidarité avec les frères séparés qu’il importe de chercher et consolider?
Réhabiliter Martin Luther serait un pas crédible vers l’établissement d’un dialogue sérieux pour l’unité des chrétiens et la création d’un monde meilleur.
J'ajoute cette note du Cardinal Etchegaray publiée dans le journal «La Croix» le 9 novembre 1983.
«Luther est un chrétien sorti tout droit de l'Évangile. Il a voulu ramener l'Église au seul combat qui fut vraiment le sien: assurer la transparence de la Parole deDieu à une Église encombrée de bagabes excédentaires. Mais n le faisant, il a aussi jeté bas des trésors inaliénables de l'Église indivisible...»
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